Analyse | Le développement du joueur comme le voit Pascal Vincent
Au moment de quitter son poste d’entraîneur adjoint avec les Jets de Winnipeg pour aller diriger leur club-école, le Moose du Manitoba, Pascal Vincent s’était fait servir une mise en garde par le directeur général des Jets, Kevin Cheveldayoff. Si Vincent était guidé par son intérêt personnel, et que la victoire était à ses yeux une façon de se promouvoir, ça ne fonctionnerait pas. Il finirait par se faire congédier. Si son but premier était de gagner, il était mieux de ne pas signer le contrat. Dans la Ligue américaine de hockey (LAH), que ce soit avec le Moose ou aujourd’hui avec le Rocket de Laval, le développement des joueurs est au cœur de tout ce qu’entreprend Vincent. C’est la raison pour laquelle, au-delà des succès que connaît le Rocket cette saison, il nous apparaissait important de mieux comprendre la vision de l’entraîneur de 53 ans en matière de développement des joueurs. Vincent en a long à dire sur le sujet. Si Pascal Vincent devait nommer une valeur cardinale qui doit guider les joueurs dans leur développement, ce serait la capacité à bien s’évaluer. Être capable de se regarder dans le miroir, de bien définir ses forces, ses faiblesses et les choses sur lesquelles travailler. Si cet aiguillage n’est pas fait, il y aura un décalage nuisible entre les ambitions du joueur et les moyens qu’il doit prendre pour arriver à ses fins. Il doit donc bien se connaître. Souvent, une partie des réponses se cachent dans ce qui a motivé une organisation à repêcher le joueur. Et elles ne se cacheront pas dans ses statistiques. Un joueur va donc trouver son erre d’aller plus rapidement en connaissant ses forces, et il sera plus à même de remplir les rôles qu’on lui assigne. Vincent valorise aussi une saine auto-évaluation, car elle est le meilleur rempart contre les opinions diverses que filtre un joueur, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Il ne s’agit pas seulement d’ignorer ce qui est dit à notre sujet sur les médias sociaux. Même les propos flatteurs de sa garde rapprochée peuvent dévier un joueur de la distance critique dont il a besoin pour voir où la meilleure version de lui-même lui demande d’aller. L’entraîneur est là pour accompagner le joueur dans la compréhension de son identité d'athlète professionnel. Le jeune Jared Davidson, par exemple, est un espoir de second plan pour le CH, mais il pourrait bien jouer des matchs dans la Ligue nationale de hockey (LNH) étant donné qu’il a quelque chose d’un centre efficace dans les deux sens de la patinoire, que ses outils peuvent lui permettre de jouer dans les deux unités spéciales et qu’il travaille de façon acharnée. Cette année, Vincent passe des choses dans le tamis avec Davidson afin de l’aider à trouver la bonne niche. Le centre des Ducks d’Anaheim Jansen Harkins a joué sous les ordres de Pascal Vincent à son arrivée au Manitoba à l’âge de 20 ans. Il se souvient que les choses n’avaient pas démarré sur le bon pied. Puis, il a finalement compris ce que Vincent cherchait à accomplir avec lui. Harkins, qui dit être resté en communication avec Vincent, voit en lui l’une des raisons lui ayant permis d’atteindre la LNH. Bien se connaître est une étape incontournable. Avec cela vient la compréhension de la place qu’un joueur peut espérer occuper plus tard dans une organisation. À ce titre, Pascal Vincent encourage tous ses joueurs à se donner des cibles. Je le dis aux gars : "Le poste de quel joueur vas-tu aller voler chez le Canadien? Qui est ta compétition?" Et ça, c’est super sain. Tu veux jouer là? Il va falloir que tu voles le job de quelqu’un. C’est la jungle. Un espoir peut bien dire qu’il ira remplacer Jake Evans, Brendan Gallagher ou Mike Matheson, ces joueurs-là ne céderont pas leur poste sans se battre bec et ongles. De plus, d’autres coéquipiers ont la même cible en tête et convoitent le même poste. Et pendant que l’espoir poursuit son développement, d’autres jeunes arrivent des rangs juniors, collégiaux ou autres, et commencent à lui souffler dans le cou. C’est beaucoup d’appelés pour peu d’élus. Le développement d'un joueur de la Ligue américaine comme Joshua Roy se décline en plusieurs facettes. Photo : La Presse canadienne / Christinne Muschi Apprendre à survivre au milieu de cette jungle fait partie du développement mental d’un joueur. Au milieu d’une compétition quotidienne, le jeune doit apprendre à performer sous pression et à gérer les hauts et les bas. Or, le développement mental n’est qu’une facette parmi plusieurs de ce qu’un entraîneur de la Ligue américaine chapeaute lorsqu’il veille au mûrissement de ses joueurs. Laissons Vincent énumérer les autres : Le quoi? Voilà la portion la plus intangible du développement d’un joueur, mais aussi celle qui peut départager celui qui atteindra la Ligue nationale de celui qui ratera son coup. En gros, le développement holistique concerne l’apprentissage du comportement professionnel que doit adopter un joueur, surtout dans les moments où il n’est pas sous la supervision de l’équipe. Compte tenu du fait que c’est la première fois que ces jeunes récoltent un salaire, qu’ils sont libres de prendre leurs décisions et qu’ils jouissent d’un statut social particulier, les risques de dérapage sont fréquents. Il y a des jeunes qu’on va perdre là-dedans. Il y en a tout le temps, il y en a partout. On aura beau leur donner tous les outils, dans ces 20 heures-là, ils ne prendront pas les bonnes décisions, ça va leur glisser entre les doigts, et un jour, ils vont se réveiller et se dire : "J’aurais dû..." Un entraîneur évitera de faire une surveillance trop étroite de ses poulains, mais il doit assurément se responsabiliser et garder ses antennes allumées. Ce n’est pas seulement une impression : il y a bel et bien un investissement plus grand et des chances additionnelles qui sont accordées aux jeunes joueurs ayant fait l’objet d’un haut choix de repêchage. Une organisation qui fait confiance à ses différents départements aura bon espoir que les éléments constitutifs identifiés par les recruteurs amateurs valent la peine d’être exploités. Un entraîneur de la LAH doit y consacrer les moyens, les efforts et le temps afin d’obtenir un portrait complet du joueur et s’assurer que l’organisation ne se trompe pas. La plupart des véritables espoirs vont vivre une demi-douzaine de rappels avant de s’établir dans la Ligue nationale. Un entraîneur peut faciliter leur transition en alignant son système de jeu sur celui de l’équipe de la LNH. Cela peut sembler une évidence, mais c’est très loin d’être un automatisme. Un jeune qui est rappelé a déjà la tâche de s’ajuster à un nouvel environnement. S’il n’a pas à passer du temps avec les entraîneurs pour se faire expliquer la façon dont l’équipe applique sa couverture défensive ou son échec avant, ce sera un souci de moins pour lui. Les clubs-écoles de la LAH possèdent des espoirs de premier plan comme David Reinbacher, mais ils veillent aussi au développement d'autres profils de joueurs. Photo : Freestyle Photography / Jana Chytilova Il n’y a pas de meilleur endroit que la Ligue américaine pour s’améliorer en tant qu’entraîneur, croit Vincent, car un instructeur y côtoie au quotidien trois types de joueurs très différents qu’il doit aider dans leur trajectoire perspective. L’attention des gens est évidemment portée sur les plus jeunes, sur ceux qui constituent de beaux espoirs aux yeux de l’organisation et des amateurs. C’est leur développement qui est le plus crucial. Ceux qui arrivent à Laval doivent s’adapter à un nouveau mode de vie, et Vincent doit les aider à casser certaines idées préconçues. Probablement comme le pensait Jansen Harkins. Un espoir a plus ou moins trois ans – soit la durée de son contrat d’entrée – pour prouver qu’il mérite que l’on continue de le faire cheminer. Durant ces trois années, un jeune doit non seulement s’imposer comme une option de rappel par le Canadien, mais il doit montrer qu’il est prêt à passer à l'étape suivante. Sans quoi le jeune risque de basculer dans la deuxième catégorie, celle des espoirs un peu plus vieux qui arrivent à la fin de leur cycle et qui commencent à vivre un certain sentiment d’urgence par rapport à leur carrière. Ces joueurs-là constituent un créneau intrigant. L’équipe cherche à nourrir leur sentiment d’appartenance à l’organisation, mais certains d’entre eux obtiendront ailleurs l'occasion qu’ils attendent. On leur envoie le message qu’en continuant de s’investir et de souscrire au concept d’équipe, quelqu’un finira par les remarquer. Mais il n’y a pas de raccourci : un joueur qui essaierait de se démarquer en étant plus individualiste ne se rendrait pas service. Quand un joueur déroge du système, non seulement ça ne fonctionnera pas ici, mais il doit protéger sa réputation de hockeyeur comme on protège nos yeux. On essaie de partager à nos joueurs l’idée qu’ils ne doivent pas faire les choses pour les mauvaises raisons. Les vétérans de la Ligue américaine, que Vincent décrit comme Ils forment la troisième catégorie de joueurs. Ces vétérans ont déjà rêvé à la LNH, mais ils comprennent aujourd’hui que la Ligue américaine est leur gagne-pain. Ces joueurs-là sont précieux et les équipes veulent les garder dans la mesure du possible. Ils font souvent partie des joueurs les mieux rémunérés de la LAH. Évidemment, le développement d’un joueur n’est jamais terminé, et des occasions tardives, comme celles dont ont profité jadis Tim Thomas ou bien Mathieu Darche, peuvent garder allumée la flamme de ces vétérans. Toutefois, la roue tourne, puis elle tourne vite, et de bons vétérans sont là pour le faire comprendre aux plus jeunes, pour qui la porte est encore grande ouverte. Ceux-là veulent souvent tout, tout de suite. Mais ils doivent surtout donner tout, tout de suite.Connais-toi toi-même
Identifier ses forces et sa fondation, c’est peut-être deux ou trois choses, estime Vincent. Il faut voir si, dans un match, tu les as appliquées dans la grande majorité de tes présences. Quand ça va mal, tu perds confiance encore et encore. Mais quand tu sais quelle est ta fondation [...], quand tu t’autoévalues et que tu regardes tes présences, tu vas voir que 100 % du temps, ça va mal parce que tu ne fais pas ces choses-là.
On va essayer de couper dans le gras et d’essayer de définir son jeu
, a dit l’entraîneur plus tôt cette saison.Investir dans ses forces
C'était une question qu’il avait souvent pour moi : "Qu'est-ce que j'apporte à l'équipe? Qu'est-ce que j'apporte en tant que joueur?" Il m'a fallu un an ou un an et demi pour pleinement le réaliser
, raconte-t-il. J’étais assez têtu au début à vouloir jouer d'une certaine manière, comme je l'avais toujours fait, explique l’ancien choix de deuxième tour des Jets. Puis, j'ai compris ce qu'il essayait de me dire. Oui, il y avait l'aspect défensif du jeu, mais ce n’était pas juste de faire certaines choses différemment, c’était aussi de voir ce que je faisais de bien et de voir comment on pouvait améliorer ça.
Si tu es un marqueur, comment peux-tu devenir un meilleur marqueur? Si tu fabriques des jeux, comment peux-tu en faire plus? Pour lui, il s'agissait d'accélérer les points forts, ce qui est une bonne façon de voir les choses. Parce que tu ne veux pas perdre ce qui a fait de toi qui tu es.
Bien déterminer sa compétition

Un développement multifacettes
Il y a le développement technique. C’est le patin, les lancers, le contrôle de la rondelle, ôter l’adversaire du devant du filet, refermer l’écart avec l’adversaire qui attaque...
Tu as le développement tactique, qui inclut le positionnement sur la glace, les unités spéciales, la compréhension du système, l’apprentissage du 4 contre 4 ou du 3 contre 3…
Il y a bien sûr le développement physique… Puis, il y a le développement holistique.
On a les joueurs trois ou quatre heures par jour, mais que font-ils durant les 20 autres heures? Est-ce qu’ils mangent de la pizza? Est-ce qu’ils se couchent à 3 h du matin après avoir joué à des jeux vidéo? Est-ce qu’ils sortent tous les soirs?
On le voit dans les courbes de performance. Si le joueur est correct dans les quatre heures qu’il est avec nous, mais qu’il y a quelque chose dans les 20 autres heures, il faut lui en parler. Le rythme de vie à l’extérieur de l’aréna est extrêmement important
, souligne Vincent. Plus d'occasions aux hauts choix
Quand tu repêches un jeune, je suis d’accord avec la philosophie de tout mettre en place pour avoir un portrait global et honnête du joueur et de la personne pour voir s’il correspond à notre identité d’organisation et à ce qu’on veut devenir, dit Vincent. Avant de décider d’abandonner un projet, il faut avoir toutes les informations. Et parfois, ça prend du temps pour que toutes les habiletés techniques, tactiques, etc., ressortent.
Tout le monde ne se développe pas de la même façon.
Aligner les systèmes
Utiliser les mêmes systèmes te permet aussi de voir dans la Ligue américaine qui performe à l’intérieur de ce système-là
, ajoute Vincent, qui convient qu’il y aura toujours des détails qui diffèrent entre l’équipe de la LNH et son club-école, ne serait-ce que dans la façon dont les principes sont enseignés.
Trois types de joueurs
Ils ont souvent une vision de ce que ça prend [pour atteindre la LNH], ils croient que ça va aller vite. Et c’est souvent plus dur qu’ils le pensent
, note-t-il.Il faut avoir fait le tour du jardin dans la Ligue américaine et que tout le monde sache que tu es prêt physiquement, dans ton approche, dans tes habitudes de vie
, précise Vincent.des joueurs organisationnels
, aident à propager le message des entraîneurs et à faire comprendre ce genre de chose aux plus jeunes.Non seulement ils comprennent leur rôle dans l’équipe pour nous aider à gagner, mais ils comprennent leur rôle de grand frère pour supporter, encourager et avoir une bonne attitude chaque jour
, indique Vincent.Quand tu agis comme ça, tu t’achètes des années de contrat parce que tout le monde se cherche des joueurs comme ça
, admet Vincent.
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